mes noms

Laberinto: La visite, mes noms

Le projet Mes noms est issu des réflexions sur les rôles que jouent les stéréotypes et la fiction dans la construction de l’identité. Il s’agit d’une performance dont témoigne une documentation photographique. Le lieu de l’action est la foire alimentaire de la Plaza Côte-des-Neiges. Fritta Caro, athlète canadienne, coiffée à la manière de Frida Kahlo, apparaît. Elle marche dans le couloir, se promène chez Dollarama, achète des produits, se coiffe au milieu du couloir. Elle flâne, prend un café. Elle rencontre des gens et elle leur demande de lui donner un nom. Les noms recueillis sont: Fille du soleil, Maiori, Barbie, Sue sweet, Cinderella, Holly, Grace, Jean, Eve, Rosemary, Marie-Ange, Roxanne, Goddes.

Images de l’action à La Plaza Côtes-des-Neiges
Octobre 2009

« S.V.P. NE PAS FLÂNER À LA PLAZA CÔTE-DES-NEIGES
Zellers : Tide, Tile, serviettes, draps, vêtements, savons, brosses à dents, papier hygiénique.
Canadien Tire : vaisselle, bottes d’hiver, marmites, mixeurs, téléphones, batteries, ampoules, cafetières, rallonges électriques. Dollarama : verres, tupperwares, décorations de Noël, de Pâques, d’Halloween et de la Saint-Jean. Ces succursales font partie de mon quotidien. Elles se trouvent à la Plaza Côte-des-Neiges, le plus grand centre d’achats de mon quartier. Je le visite au moins deux fois par semaine. Je trouve toujours quelque chose à acheter. Le plus souvent, il s’agit de produits pour la maison. Au sous-sol de ce complexe commercial, parmi des magasins de tapis, de jouets mécaniques bon marché, de vêtements indiens, d’accessoires arabes, d’objets de décoration chinois, d’entrepôts de meubles et du Dollarama, se trouve la foire alimentaire. Cette grande salle accueille des restaurants « prêt-àmanger», à l’image de ceux qu’on trouve dans d’autres centres d’achat de la ville, mais avec certaines particularités : un bistro halal, un resto mexicain « Casa Taco » halal, Pizza Madonna halal, le resto « Pita Burger » avec les annonces : Poutine halal italienne, nugget halal.

J’ai faim. Je cherche un endroit pour m’asseoir. Dans la salle, il y a ces ensembles 4-places, fixés au sol. Il s’agit d’un type de mobilier répandu dans la majorité des centres commerciaux de la ville. C’est un style typiquement nord-américain. Cela me frustre quand je vais manger dans un lieu public et que je ne peux pas déplacer la chaise. Je dois m’ajuster à elle. À mon avis, une chaise fixée au sol caractérise des toilettes, non pas un restaurant. De plus, on ne peut se rassembler à plus de quatre personnes autour d’une seule table. Quatre – ou moins. Je me demande comment font les familles qui sont nombreuses, par exemple, deux parents avec trois enfants. Il faudrait exclure quelqu’un, si ce n’est plusieurs personnes. Souvent, la Plaza Côte des-Neiges est fréquentée par des familles qui ont plus que deux enfants et une parenté étendue : grands-parents, oncles et tantes, cousins et cousines. Comment donc les séparer? Par âge? Par genre? Ici, il est commun de trouver des tables avec seulement des hommes ou seulement des femmes. Je croyais que c’était un choix culturel ou religieux. Maintenant, je ne suis plus sûre. C’est peut-être l’un de mes préjugés envers d’autres cultures. »

 

« C’est étrange, il me semble qu’un centre d’achats est un endroit pour flâner, pour se laisser aller, pour regarder les vitrines remplies de produits, un endroit pour se laisser séduire par le désir de posséder ce qui est de l’autre côté de la vitre. Mais ici, on est entouré de panneaux qui disent : « S.V.P. ne pas flâner ».

Flâner, s’attarder, c’est une action qui a à voir avec le temps, avec le rythme. Comment peut-elle être associée à une activité quasi délinquante? Il est vrai que Flâner est un verbe qui comporte une cadence différente de celle de la productivité. C’est ne pas avoir d’objectif précis qui dirige nos pensées, nos actions. C’est une attente en mouvement. C’est regarder ce qui est là, être à l’écoute. Oui, à la Plaza, je vois des personnes flâner, des jeunes et des vieux. Certains ont l’air malins, d’autres m’intriguent. J’aimerais les connaître, savoir s’ils sont grands-parents ou médecins, s’ils sont architectes ou encore des dentistes qui n’exerceraient plus leur profession. J’aimerais connaître les raisons qui les ont conduits à Montréal. Je voudrais savoir ce qu’ils ont laissé, ce qu’ils ont perdu, ce qu’ils attendent.

Nous sommes là, dans ce lieu bizarre, triste et pauvre. On flâne, on mange, on parle, on lit, on regarde, on patiente pendant que le temps passe. Tous les jours, à la même heure, ce groupe d’hommes est là, constitué, peut-être, de chômeurs, de gens qui travaillent au noir ou qui n’ont pas de papiers. Peut-être qu’ils viennent juste d’arriver au pays. Ce sont des gens qui attendent une autre personne, un événement, une chance, que quelque chose se passe, quelque chose qui changerait leur projet de vie. Peut-être que tout simplement, ils attendent, jour après jour, que le
temps passe. »

« La musique de fond se mêle au son des gens qui parlent et aux bruits de la cuisine. La friteuse fait éclater l’huile chaude, les ustensiles frappent le comptoir en métal. Un homme traîne un chariot. Une femme nettoie les tables avec un vaporisateur. Je me dirige vers le « Pita burger ». Je demande une poutine moyenne. Le couple derrière le comptoir se parle en arabe. Ils me servent ma première poutine. Cet après-midi, mon désir de goûter un plat typiquement québécois se réalise. Je me trouve en face d’une assiette jetable avec une montagne de frites précuites et du fromage. La sauce ressemble à un consommé de poulet épaissi. Je ne comprends pas pourquoi on ne met pas toute simplement du ketchup. Pendant que je me fais ces réflexions autour de cette spécialité québécoise, servie
par des Arabes dans cette espèce de limbes culturels, ma fascination pour la rencontre d’un milieu multiculturel se voit assombrie. M’apparaît l’image que, dans cette salle, nous portons tous des camisoles de force. Que cet habit restreint nos mouvements et nous fait bouger maladroitement à un rythme que nous ne connaissons pas. Dans ces conditions, la rencontre avec l’autre est retenue par le stress, par l’angoisse, par l’affaiblissement de nos énergies. Les échanges sont appauvris. Je décide de ne plus aller manger dans cet endroit. Je quitte le sous-sol,
préoccupée par ces pensées. » Fritta Caro

Fritta Caro s’identifie aux gens de la foire alimentaire de la Plaza Côte-des-Neiges, même si beaucoup de différences les séparent. Elle ne parle pas leurs langues. Elle ne porte pas de sari, de robe africaine ou un voile pour cacher ses cheveux. Ses expériences de vie ont peu de choses en commun avec celles des femmes qu’elle croise dans ce centre commercial. C’est la solitude. Elle comprend que c’est le manque de lieu d’appartenance, d’un endroit où elle se sentirait « chez elle », qui la conduit à trouver des excuses pour aller à Zellers, Dollarama ou Canadian Tire. Elle flâne ainsi dans un centre d’achats, de la même manière que le font les autres. HMF.

Photographe: Steve Heimbecker

 

 

 

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