La coupe canadienne

Au cours du projet La visite avec Fritta Caro, une question s’est posée : pourquoi Elle se sent-elle au Canada et non pas au Québec?
Pendant la réalisation d’une résidence chez Praxis, à Sainte-Thérèse, j’ai essayé de réunir les conditions pour que cette question devienne un pont vers des rencontres, des moyens de comprendre nos confluences identitaires. La documentation graphique et les narrations, diffusées ici, sont de nouvelles interprétations des fictions issues de ces interventions. Elles mettent l’accent sur la nature des expériences, les possibilités ou non de rencontres dans des espaces communs, des lieux publics, ou privés, selon les dires des uns et des autres.

« Entre la salle d’attente et la coupe canadienne », Ste-Thérèse, Québec
Le 31 mars
Le lieu: le centre d’achat Plaza Ste-Thérèse

Le détournement de l’usage originel de cet espace a éveillé mon intérêt pour le lieu : la zone d’alimentation est utilisée comme salle d’attente pour les clients d’un centre de prélèvements ; le centre d’achat est à moitié vidé de ses commerces. Cet abandon produit chez le visiteur des sensations bizarres, celles de la décadence, de la tristesse, de l’étrangeté, de la fin, de la précarité. Après 13h, les couloirs de la plaza Ste. Thérèse se dépeuplent. Je suis donc allée là dans l’attente des conditions qui feraient en sorte qu’il y ait moins de surveillance, soit plus de possibilités de subvertir les normes des comportements typiques des centres d’achats.

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L’administration : Qu’est-ce que vous faites ? Fritta : J’attends. L’administration : Qu’est-ce que vous attendez? Fritta : Je vais me faire coiffer. L’administration : Avez-vous un rendez-vous ? Fritta : Oui. L’administration : Mais vous approchez les gens, vous les dérangez. Fritta : Non, ce sont les gens qui m’approchent. L’administration : Pouvez-vous tasser vos sacs ? Il faut que les gens puissent circuler confortablement.

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L’action a commencé avec l’apparition du personnage, dans la zone entre les toilettes et les comptoirs alimentaires. Fritta Caro avance et cherche à s’aligner sur l’accord silencieux des objets de cet espace. Elle désire la symétrie et voudrait être en harmonie avec ce qui est autour d’elle : structures architecturales, ensemble de tables, ornements, cabines téléphoniques, machines à bonbons… Son uniforme lui inspire la solennité, une marche lente et tenue. Elle s’avance au milieu des choses, entre les tables. Certaines personnes sont incommodées et s’éloignent. D’autres suivent la marche des yeux. Enthousiaste, un couple lui parle. Il veut savoir s’il s’agit d’une action artistique. Il a vu quelque chose de semblable lors d’un voyage touristique en Europe : des gens qui se déguisaient en statue, attendant que les visiteurs leur donnent de l’argent.
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La marche continue et une deuxième personne se montre intéressée. Elle commence une discussion. Cette personne perçoit dans mon intervention l’intention d’une recherche. Avant de lui répondre, un moment d’hésitation se produit : qui faire parler ? Le personnage ou moi-même ? Je ne voulais pas être en représentation devant lui, cet autre qui était l’objectif de ma démarche. Je n’avais pas planifié de réponses, je voulais laisser place à l’imprévu, provoquer une situation qui conduirait à n’importe quelle construction. Mais j’ai compris que quelque chose ne marchait pas, le personnage disparaissait aussitôt que s’entamait le dialogue.
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Au salon de coiffure – Vague de Paris
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Même si la coiffure à la Frida Kahlo était fondamentale à l’identité du personnage, le besoin de transformation s’est imposé. En dehors du contexte artistique, Fritta Caro était perçue autrement; un avatar de traditions lointaines, on le voyait comme la déviation d’une iconographie religieuse non définie. À Ste-Thérèse, Fritta s’offre à d’autres mains pour vivre une métamorphose, la quête d’une apparence plus canadienne, d’une intégration, un mimétismes impossible. La description de cette coupe était: Canada est tendance, la tendance est l’asymétrie.

Fritta Caro

Caméra: Sophie Castongay