Centrale Crèmerie

Au casse-croute Centrale Crèmerie, Sainte-Thérèse
Durée: trois heures. Avec Marcel, Nathalie, Danielle, six hommes de construction et Sylvain.

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« Rencontrer

La rencontre équilibre l’errance. Croisement de deux altérités, elle accueille l’étranger sans fixer, ouvrant l’hôte à son visiteur sans l’engager. Reconnaissance réciproque, la rencontre doit son bonheur au provisoire, et les conflits la déchiraient si elle devait se prolonger. L’étranger croyant est un incorrigible curieux, avide de rencontres :  il s’en nourrit et les traverse, éternel insatisfait, éternel noceur aussi. Toujours vers d’autres, toujours plus loin. Invité, il sait s’inviter, et sa vie est un passage de fêtes désirées mais sans lendemain dont il apprend à tenir immédiatement l’éclat, car il les sait sans conséquence. »

Julia Kristeva, Étranger à nous-mêmes, P. 21-22

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On s’est rencontrés à 8h20 à Romolo, une cafétéria près de l’école de nos enfants. En chemin pour Ste-Thérèse, on parle du projet. Il me pose des questions : « Comment va se dérouler l’action ? Quels types de photos aimerais-tu que je prenne ? » Je lui explique qu’il s’agit de documenter l’événement, mais je ne donne pas plus des directives. Je fais confiance à son expérience, à son intuition. On a juste une barrière, la gêne des autres, un public non averti, les consommateurs.

On arrive tôt au casse-croûte. On doit attendre la propriétaire pour discuter des conditions, négocier nos limites. On visite l’endroit. Il est simple et familial, un casse-croûte typiquement québécois : des nappes de pique-nique rouges et blanches, des murs aux couleurs pastels. Au menu : hamburger, hot-dog, poutine et plat du jour. Dans une petite salle, au fond, un paysage a été peint sur le mur. Ainsi, encadré par une fausse fenêtre, apparaît une vue sur un lac, attristée par un ciel gris, comme un de ces jours de la fin de l’été.

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Marcel est très enthousiaste. Il explore le lieu, quoique petit. Il me suggère des endroits stratégiques pour la prise de photos. Je suis tout de suite d’accord. Il est 10h, encore très tôt pour commencer. On prend place à une table, on commande un café filtre, en attendant que le temps passe. On commence à bavarder. On raconte des histoires personnelles sur nos origines. En l’écoutant, je comprends que « la visite » est commencée.

Marcel est né à Zug en Suisse, en 1968. Comme moi, c’est un singe, dans le  calendrier chinois. La famille de son père, d’origine suisse-allemande, a émigré pendant la seconde guerre mondiale et le désir fou de commencer une autre vie les a menés jusqu’au Québec, soit l’autre bout du monde, à cette époque-là. C’est à Montréal, durant une danse sociale, que les parents de Marcel se sont rencontrés. Sa mère est une québécoise de souche, qui a grandi à l’est de l’île, avec ses sept frères et soeurs. Eux-même ont fondé une famille de huit enfants, à l’ouest de la ville. Je ne connais pas la place de Marcel parmi ses frères et sœurs, mais il pourrait bien être le benjamin, le fils prodigue, celui qui part et revient pour toujours.

Pendant que l’on attend Nathalie, la propriétaire du casse-croûte, Marcel et moi continuons le récit de nos histoires respectives. Il y a presque un an, il s’est séparé de la mère de sa fille, au moment même où j’essayais de trouver un appartement pour commencer ma vie sans Joseph. Nous avons en commun le fait d’avoir essayé de construire une famille avec une personne étrangère à nous, quelqu’un d’une autre nationalité, d’un autre continent, des gens élevés avec d’autres repères, d’autres valeurs, dans d’autres paysages, dans d’autres langues.

oJoseph est né au Liban. Nous avons passé dix ans ensemble. Il a été la cause de mon immigration. Le fait d’avoir été accueilli par la communauté libanaise a déterminé la façon dont j’ai vécu mes premières années au Québec. Je n’avais pas d’amis, ni de famille, dans ce pays-là, un pays que je n’avais pas fantasmé, un territoire aux limites floues, au nord des États-Unis. Parmi mes hôtes, j’ai appris certaines règles du jeu, un style de vie nord-américain, principalement des normes de consommation : où, quand et à combien on consomme. On essayé de m’apprendre des principes de vie sociale, que je n’ai pas pu suivre. C’étaient des comportements de clan. Moi, comme beaucoup des gens qui viennent vivre à Montréal, j’étais heureuse à l’idée de retrouver l’anonymat parmi la diversité. Mais, sans m’en rendre compte, je me suis retrouvée avec une camisole de force. Affaiblie par le déracinement, il m’a fallu du temps pour reprendre de la vigueur et dénouer ces attaches-là.

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Marcel, lui, est tombé en amour avec une femme d’origine thaïlandaise. Il l’a rencontrée à l’occasion d’un voyage, soit dans l’une de ses nombreuses vies. C’était une rencontre unique, viscérale. Aussitôt qu’il l’a vue, il a senti une pression dans son plexus solaire.
Coïncidence ? Destin ? Deux étrangers assis l’un à côté de l’autre, dans un avion en plein vol, en train de lire le même livre, « The Climb: Tragic Ambitions on Everest » de Anatoli Boukreev. Ils se sont vite découvert des intérêts communs et ne se sont séparés que onze ans plus tard.

Elle, je l’ai vue pour la première fois au Parc Clark, dans le Milend, à Montréal. Difficile d’oublier ce regard profond et obscur. Un après-midi de juin, deux femmes, venues d’ailleurs, accompagnaient leurs enfants au parc. Il y avait une fête d’enfants, sa fille y était invitée. Les autres mamans partageaient, autour d’une table de pique-nique, des repas et des conversations de mamans. Elle était assise à une autre table, elle attendait. J’ai trouvé que cette femme, à la beauté simple et sereine, paraissait plus seule que jamais. Elle aussi a observé ma solitude.

Je demande à Marcel si les différences de cultures peuvent être l’origine des échecs de nos projets de famille. J’ai peur de la réponse, lui aussi. On hésite, les mots restent dans la gorge. On préfère parler de l’image du couple dont on a hérité, ce qu’on a essayé de reproduire et qui ne pouvait correspondre à notre hybridité, à notre époque, dans ce territoire-ci. Je développerai ce sujet dans la partie Labyrinthe : « la chambre à coucher ou la sieste de la femme éléphant ».

Il n’y a personne dans le resto. On attend un peu plus pour l’heure du dîner. Danielle nous sert encore du café. Le temps passe et Nathalie arrive. Elle se fait du souci pour la prise de photos. Elle ne veut pas que la clientèle soit gênée par la présence de la caméra. On essaie de la rassurer. Elle s’en va derrière le comptoir, pas convaincue.

oLe moment d’affluence arrive. Je prends une table proche de l’entrée. L’espace est divisé par un muret. Il y a deux tables en avant et deux autres en arrière. Tranquillement, comme dirait Marcel, je commence à « faire mes bricolages ». Les gens arrivent et prennent place. Un par un, des hommes entrent et occupent les tables en arrière. Ils passent à côté de moi, certains m’ignorent, d’autres me font un petit sourire gentil. Personne ne manifeste de surprise. Je me demande s’ils n’ont pas été avertis. Séparés de moi par le petit mur, ces hommes mangent en bavardant. J’attends que quelqu’un, curieux de mon immixtion dans son quotidien, s’approche et me pose des questions.

Ce que je tente, c’est construire une situation qui perturbe le paysage habituel de leur dîner, par cette apparition  : une femme étrangère, habillée en athlète canadien, est assise à une table et coupe des fleurs de lys. Telle une voyante qui lirait le futur d’un interlocuteur absent, elle pose ses cartes sur la table et les manipule, les plaçant dans des ordres différents. Tout ce qu’elle voit, ce sont des champs symétriques et des carrés blancs et vides. L’absence des fleurs de lys est remplie par l’ornement de la nappe. Mais aucun des hommes ne la regarde. Les réponses sont égarées dans le dédain, nul ne veut les connaître.

A l’inverse des centres d’achat, le casse-croûte n’est pas un endroit d’anonymat. On connaît les clients par leurs prénoms. On sait où ils vont s’asseoir et ce qu’ils désirent manger. On n’a donc pas peur de l’étrangère, la présence de Fritta Caro est seulement gênante.

Cet après-midi-là, seules trois femmes sont dans le restaurant : Nathalie, la propriétaire, Danielle, son assistante, et moi, la consommatrice. Je suis l’intruse, la visiteuse. Deux hommes sont assis au bar, près des six autres qui occupent les deux tables de l’autre côté du mur. Face à l’indifférence, Fritta sent que les vêtements qu’elle porte créent une aura autour d’elle, une zone de protection ou, plutôt, de rejet.

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Elle s’impatiente et décide de s’asseoir au bar. Là, elle observe les hommes. Ils doivent avoir entre 50 et 70 ans. Tous sont originaires de la région et travaillent dans la construction. Joyeux entre eux, la présence de cette femme, qui attend, les incommode. Ils se regardent mutuellement, elle les regarde aussi. Le contacte visuel est le premier pas vers la communication. Le silence s’installe, peu à peu se produit une ouverture. L’espace de rejet se brise. Maintenant, elle peut les approcher.

J’ai apporté avec moi un des dessins que je viens de faire. Quand je le mets sur leur table, l’un des hommes me dit : « Tu t’es trompée de couleur ». Prétextant le retour au travail, les autres se lèvent et partent. Seul Sylvain reste avec Marcel et moi.

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Sylvain, un autre étranger

Sylvain n’est pas innocent devant l’intervention que je suis en train de réaliser. Il connaît déjà le projet et se laisse aller à la conversation. Je lui dis que j’aimerais faire un portrait fictionnel de lui. Il accepte.

Il doit avoir plus ou mois cinquante ans. Souvent, son père, les amis de son père et lui-même, se rencontrent à la Crémière pour dîner ensemble. Il a appris le métier de la construction avec ces hommes-là, son père lui a transmis la technique. Aujourd’hui, il enseigne la sculpture dans un cégep. Sylvain est l’un de ces êtres métisses, polyvalents, qui peuvent passer d’un métier à l’autre, d’un contexte à l’autre sans avoir d’identité fixe. Aux yeux des hommes qui étaient assis à table avec lui, il est l’artiste, celui qui fait des choix différents, qui s’autorise des détours. Il les étonne. Dans le regard de ses collègues artistes, il est toujours le gars de la construction.

Sylvain prétend que mon action est une provocation, que les gens ne disent rien par respect, mais aussi parce qu’ils sont fatigués de ce débat. Les Québécois ont une histoire lourde. Les confrontations avec les anglophones ont été terribles. Alors que les premiers ont hérité du côté négligent des latins, les seconds sont plus organisés, alors « on se laisse manger la laine sur le dos ».

Cette distance que Sylvain appelle « respect » et d’autres « tolérance » est en fait une non négociation, une porte fermée au dialogue, une apathie ou encore un réflexe de protection, dû à l’appréhension que « quelque chose arrive ». On évite la confrontation, la contradiction. Je me dis qu’il y a un passage de l’histoire du Québec dont on ne parle presque pas, une partie violente, répressive.

En réponse à mes questionnements sur l’excès de contrôle et le souci de sûreté que j’ai expérimentés à Sainte Thérèse, Sylvain ajoute que l’on vit dans une crainte imposée de l’extérieur. C’est intéressant, cette perception spatiale, de ce qui est dedans et de ce qui est dehors. Quand Sylvain parle « d’extérieur », il fait référence au gouvernement, à la police. Il poursuit : « Le Québec est la province où il y a le plus de règlements, ce qu’on accepte, le Québécois s’en contente”.

oVu d’un autre « extérieur », moi, cette ville bien entretenue et propre subit  l’angoisse de la sécurité qui impose la présence d’une autorité, un cercle vicieux qui peut facilement conduire à l’isolement. Sylvain affirme qu’à ce niveau-là, la banlieue est le pire endroit, celui où les gens ont peur du tout. Ils sont craintifs et méfiants entre voisins.
Il utilise l’exemple du dictionnaire : « Ce qui est défini et encadré est compréhensible et rassurant, tandis que l’inconnu – le marginal,  l’étranger – nous trouble ».

Fritta Caro
Montréal, mai 2010

Photographe: Marcel Muller